08/27/2026
𝐋’𝐢𝐧𝐭𝐞𝐥𝐥𝐢𝐠𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐚𝐫𝐭𝐢𝐟𝐢𝐜𝐢𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐧𝐞 𝐦𝐞 𝐟𝐚𝐢𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐩𝐞𝐮𝐫.
L’intelligence artificielle est partout. Elle rédige, résume, recherche, analyse et répond en quelques secondes à des questions qui auraient autrefois nécessité des heures de travail. Et le droit n’y échappe pas.
Cette semaine, La Presse rapportait que le Barreau du Québec ouvre la porte, dans le cadre d’un projet pilote, à l’expérimentation de nouvelles façons d’offrir certains services juridiques à l’aide de l’intelligence artificielle. L’objectif est, entre autres, d’explorer des solutions susceptibles de réduire les coûts et d’améliorer l’accès à la justice. Le projet suscite toutefois des inquiétudes chez certains juristes.
Personnellement, l’intelligence artificielle ne me fait pas peur. Je pense même qu’on se met le doigt dans l’œil si on croit qu’on pourra empêcher son arrivée dans le monde juridique. Elle est déjà là et elle ne repartira pas.
Utilisée correctement, l’IA est un outil extraordinaire. Elle peut faciliter la recherche, vulgariser de l’information complexe, aider à structurer des idées, traiter rapidement une grande quantité d’information et rendre certaines connaissances juridiques beaucoup plus accessibles au public. Elle peut aussi nous permettre, comme avocats, de gagner en efficacité. Le Barreau du Québec reconnaît d’ailleurs plusieurs de ces avantages et encadre maintenant son utilisation par les avocats.
Mais les mots « utilisée correctement » ont toute leur importance. L’IA soulève de véritables questions de confidentialité et de sécurité de l’information. Dans notre profession, nous manipulons quotidiennement des renseignements personnels, des documents confidentiels et parfois des informations extrêmement sensibles. Avant de transmettre quoi que ce soit à un outil d’IA, il faut savoir ce qu’il advient de ces données : où elles sont stockées, pendant combien de temps, qui peut y avoir accès et à quelles fins elles peuvent être utilisées. Le secret professionnel ne disparaît évidemment pas parce qu’un nouvel outil technologique est pratique.
Alors non, je ne crois pas que la solution soit d’avoir peur de l’IA ou de tenter de la tenir à l’écart de notre profession. Je pense plutôt qu’il faut apprendre à l’utiliser, mais surtout à bien l’utiliser.
Utiliser l’intelligence artificielle comme outil et lui confier son dossier comme on le confierait à un avocat sont toutefois deux choses complètement différentes. C’est là, à mon avis, que se trouve le véritable enjeu.
Une IA peut vous expliquer ce que prévoit le Code criminel, vous donner de l’information générale sur une accusation et même, dans certains cas, vous aider à trouver de la jurisprudence ou à comprendre une procédure. Mais connaître le droit et exercer le droit, ce n’est pas la même chose.
Un dossier criminel ne se résume jamais à une question posée dans une boîte de dialogue. Il y a la preuve, le contexte, les contradictions, ce qui est écrit dans une déclaration, mais aussi ce qui ne l’est pas. Il faut également tenir compte de la personne derrière le dossier : ses antécédents, son emploi, sa famille, ses objectifs et les conséquences que les procédures peuvent avoir sur sa vie.
Il y a aussi quelque chose qu’on oublie facilement : l’IA travaille avec l’information qu’on lui donne. Or, un client ne sait pas nécessairement ce qui est juridiquement important dans son histoire. Il peut omettre un détail qui lui semble complètement banal alors que celui-ci change l’analyse du dossier. Une partie importante du travail d’un avocat consiste justement à poser les bonnes questions, à aller chercher l’information qui manque et à confronter ce qu’on nous raconte à l’ensemble de la preuve. Il faut parfois savoir quelle question poser avant même de pouvoir chercher la réponse.
Et puis il y a quelque chose de beaucoup plus difficile à reproduire : le jugement professionnel. C’est l’expérience qui permet de regarder un dossier et de se demander non seulement « qu’est-ce que le droit permet? », mais surtout « quelle est la meilleure stratégie pour cette personne, dans ce dossier précis? »
Deux personnes accusées exactement de la même infraction peuvent avoir besoin de stratégies complètement différentes. Une bonne décision juridique ne dépend pas seulement de ce que dit le Code criminel. Elle dépend de la preuve, des risques, des objectifs du client, des conséquences possibles et de plusieurs autres éléments propres au dossier.
Et surtout, un avocat ne fait pas que répondre à des questions : il agit. Il peut discuter avec le procureur, négocier, faire des représentations, préparer un contre-interrogatoire, réagir à un témoignage inattendu et modifier sa stratégie en temps réel dans une salle d’audience. Il peut aussi devoir dire à son client quelque chose qu’il n’a pas envie d’entendre.
Il y a enfin une différence fondamentale entre recevoir une réponse et recevoir un conseil professionnel. Lorsqu’un avocat recommande une stratégie, il engage son jugement professionnel et assume les obligations qui viennent avec son rôle. Il doit conseiller son client dans son intérêt, protéger les renseignements confidentiels qui lui sont confiés et répondre des conseils qu’il donne.
L’intelligence artificielle, elle, peut se tromper. Elle peut présenter une réponse avec beaucoup d’assurance alors qu’elle est incomplète, mal adaptée au contexte ou tout simplement fausse. Pour quelqu’un qui ne possède pas les connaissances nécessaires pour la vérifier, le risque est bien réel : une mauvaise réponse peut sembler parfaitement crédible.
Est-ce que cela signifie qu’il faut rejeter l’IA? Absolument pas. Je crois qu’elle va profondément transformer notre profession et qu’elle peut contribuer à améliorer l’accès à la justice. Je pense même qu’elle peut nous permettre de devenir de meilleurs avocats.
Si ces outils nous permettent de consacrer moins de temps à certaines tâches répétitives, nous pouvons en consacrer davantage à ce qui nécessite réellement notre intervention : analyser, réfléchir, conseiller, préparer une stratégie, négocier et accompagner nos clients. L’arrivée de l’IA nous force aussi à réfléchir à la valeur que nous apportons réellement. Et ce n’est peut-être pas une mauvaise chose.
Parce que la valeur d’un avocat ne devrait jamais se limiter à connaître une règle de droit ou à trouver un jugement. Elle se trouve aussi dans l’expérience, le jugement, la capacité à poser les bonnes questions, à comprendre une situation dans son ensemble et à prendre cette information pour en faire une véritable stratégie adaptée à la personne devant nous.
Le problème n’est donc pas l’intelligence artificielle. Le problème, c’est ce qu’on lui demande de remplacer.
Utilisons-la, encadrons-la et apprenons à travailler avec elle. Mais ne confondons pas l’accès à de l’information juridique avec les conseils et la représentation d’un professionnel qui connaît réellement votre dossier.
À mon avis, l’avenir du droit ne sera ni entièrement humain ni entièrement artificiel. Il appartiendra à ceux qui sauront tirer le meilleur des deux.