16/03/2026
Ormuz : quand la géographie rappelle les limites de la puissance
Dans l’histoire des relations internationales, les moments décisifs surgissent souvent là où la géographie rencontre la stratégie. Comme l’avait observé Henry Kissinger, l’ordre mondial ne repose jamais uniquement sur la force, mais sur un équilibre fragile entre puissance, espace et perception politique. À cet égard, la tension autour du détroit d’Ormuz en offre aujourd’hui une illustration particulièrement éclairante.
Ce passage maritime étroit constitue l’un des chokepoints énergétiques les plus sensibles du système international, par lequel transite une part considérable du pétrole mondial. Dans ce contexte, la capacité du Corps des Gardiens de la révolution islamique de bloquer la circulation dans cette zone, dans le cadre de la confrontation opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël, souligne un principe ancien mais souvent négligé : le contrôle d’un point d’étranglement peut parfois peser davantage que la supériorité militaire globale.
Depuis la fin de la Guerre froide, la stratégie américaine s’est largement construite autour de la projection mondiale de puissance et de la maîtrise des mers, dans la continuité des thèses de Alfred Thayer Mahan. Selon cette doctrine, une domination navale et technologique suffisante devait garantir la sécurité des routes commerciales ainsi que la stabilité du système international. Toutefois, les conflits contemporains montrent que cette supériorité peut être relativisée lorsque l’adversaire choisit de déplacer le terrain de la confrontation.
La stratégie de l’Iran semble précisément s’inscrire dans cette logique indirecte. Plutôt que de rechercher une confrontation symétrique avec les États-Unis, Téhéran privilégie une approche visant à agir sur les vulnérabilités structurelles de la mondialisation, notamment la dépendance énergétique, les routes maritimes, les marchés financiers et les équilibres diplomatiques. Dans cette perspective, le détroit d’Ormuz devient non seulement un espace militaire, mais également un instrument de pression géoéconomique et psychologique.
Cette situation confirme, par ailleurs, l’intuition géopolitique formulée par Zbigniew Brzezinski : dans un système international fortement interdépendant, la puissance ne s’exerce pas uniquement par la force directe, mais aussi par la capacité à influencer les nœuds stratégiques du système mondial. Un acteur régional peut ainsi contraindre des puissances supérieures en exploitant la géographie et les dépendances économiques globales.
Pour Israël, la crise rappelle également les limites des stratégies fondées sur la frappe décisive et la supériorité technologique. Les opérations militaires peuvent certes désorganiser un adversaire, mais elles ne suffisent pas toujours à neutraliser une profondeur stratégique reposant sur la résilience territoriale, doctrinale et politique.
Au fond, la leçon géopolitique est ancienne, mais elle demeure d’une actualité remarquable. Comme l’avait souligné Raymond Aron, les relations internationales sont marquées par une tension permanente entre puissance et vulnérabilité. Les grandes puissances peuvent dominer les océans et les cieux ; elles restent néanmoins exposées dès lors qu’un adversaire parvient à contrôler les points névralgiques de la circulation mondiale.
À Ormuz, la question n’est donc pas seulement militaire. Elle est stratégique au sens le plus profond : celui où la géographie rappelle aux empires que, même au XXIᵉ siècle, la puissance ne parvient jamais totalement à abolir les contraintes de l’espace.
Jean Fresly avocat passionné des de la géopolitique
Professeur de l’histoire contemporaine.