10/07/2026
BNP PARIBAS : LA BANQUE QUI A FINANCÉ UN GÉNOCIDE
11 septembre 2025. Manhattan.
Une femme s'avance à la barre. Elle s'appelle Entesar Osman Kasher. Elle a fui le Soudan il y a des années. Elle est aujourd'hui citoyenne américaine. Et ce jour-là, devant un tribunal fédéral, elle prononce une phrase que personne dans la salle n'oubliera :
« Il ne me reste plus aucun proche. »
Elle raconte les brûlures de cigarette. Les lacérations au couteau. L'agression qu'elle a subie. Deux hommes témoignent à ses côtés — les mêmes horreurs, une autre vie brisée.
Et au centre de ce procès, ce n'est pas un soldat. Ce n'est pas un milicien. C'est une banque française.
C'EST QUOI, BNP PARIBAS ?
Avant d'aller plus loin, remettons les choses à plat — parce que cette histoire ne parlera à personne si on ne comprend pas de qui on parle.
BNP Paribas, c'est la plus grande banque de France. Une des plus grandes banques du monde, tout court. Elle est présente dans plus de 60 pays, elle gère l'argent de millions de particuliers, d'entreprises, de gouvernements. Quand vous entendez parler de « BNP », pensez à une institution aussi puissante et aussi centrale dans l'économie mondiale qu'une grande banque panafricaine l'est dans son pays, sauf qu'ici, on parle d'un poids lourd qui pèse sur les marchés financiers de la planète entière.
Une banque comme celle-là ne se contente pas de garder votre argent en sécurité. Elle déplace des milliards de dollars entre pays, elle finance des gouvernements, des entreprises, des projets d'infrastructure. C'est ce pouvoir-là — le pouvoir de faire circuler l'argent d'un bout à l'autre du monde, qui est au cœur de cette affaire.
Parce qu'entre la fin des années 1990 et 2007, BNP Paribas a mis ce pouvoir au service d'un régime que le monde entier accusait de génocide.
LE SOUDAN SOUS EMBARGO
Pour comprendre, il faut remonter au Darfour.
Entre 2002 et 2008, le régime du dictateur soudanais Omar el-Béchir mène une campagne de violence contre les populations civiles du Darfour. Les chiffres donnent le vertige : environ 300 000 morts, 2,7 millions de personnes chassées de chez elles. En 2004, les États-Unis reconnaissent officiellement ces événements comme un génocide.
Face à ça, Washington impose un embargo économique total sur le Soudan. L'objectif est clair : couper le régime de Béchir de l'argent international, l'empêcher de vendre son pétrole en dollars, l'étouffer financièrement pour l'empêcher de financer sa guerre.
Sur le papier, c'est une arme redoutable. Dans les faits, elle ne fonctionne pas.
Pourquoi ? Parce qu'une banque a accepté de devenir la porte de sortie du régime.
LA BANQUE CENTRALE OFFICIEUSE DE BÉCHIR
De 1997 à 2007, BNP Paribas joue un rôle que les enquêteurs américains décriront plus t**d comme celui d'une véritable « banque centrale de facto » du Soudan.
Concrètement : le régime soudanais a besoin de vendre son pétrole en dollars pour financer son État — et sa guerre. Mais l'embargo américain lui interdit tout accès direct au système financier américain. BNP Paribas comble ce vide. Elle traite les transactions, elle dissimule leur origine soudanaise, elle permet à l'argent du pétrole de circuler malgré l'interdiction.
Les employés de la banque savaient. Des documents internes évoqueront plus t**d une frontière « floue » entre dépenses civiles et dépenses militaires dans les fonds qui transitaient par leurs comptes. Un cadre dirigeant de la banque admettra, des années plus t**d sous serment, avoir eu connaissance à l'époque des faits que le gouvernement soudanais était engagé dans un génocide au Darfour.
Et malgré ça, l'argent continue de couler.
2014 : LA FACTURE
L'histoire finit par rattraper la banque — mais d'abord sur un terrain purement réglementaire.
En 2014, la justice américaine frappe fort : BNP Paribas plaide coupable et accepte de payer près de 9 milliards de dollars, la plus grosse amende jamais infligée à une banque à l'époque. Le chef d'accusation ? Violation des sanctions économiques américaines contre le Soudan, mais aussi l'Iran et Cuba.
C'est un séisme financier. Mais ce n'est encore qu'un demi-procès. Parce que payer une amende pour avoir violé un embargo, ce n'est pas la même chose que reconnaître sa responsabilité envers les victimes du génocide que cet embargo était censé stopper.
Cette deuxième bataille, la vraie, allait prendre onze ans de plus.
2025 : LES VICTIMES PRENNENT LA PAROLE
Onze ans après l'amende, un tribunal fédéral de New York ouvre un procès d'un genre différent. Cette fois, ce ne sont plus des régulateurs qui accusent BNP Paribas. Ce sont des rescapés.
Cinq semaines de témoignages. Des survivants qui racontent, dans le détail, ce que le régime soudanais leur a fait subir pendant que la banque française assurait sa survie financière.
Le 17 octobre 2025, le jury rend son verdict : BNP Paribas est jugée complice des atrocités commises par le gouvernement soudanais. Plus de 20 millions de dollars de dommages sont accordés aux trois plaignants.
L'avocat des victimes, Bobby DiCello, résume l'enjeu en une phrase : « Le jury a reconnu que les institutions financières ne peuvent pas fermer les yeux sur les conséquences de leurs actes. »
BNP Paribas, elle, dénonce aussitôt un verdict « manifestement erroné » et annonce faire appel.
CE QUE ÇA CHANGE VRAIMENT
Ce verdict n'est pas qu'une ligne de plus dans le casier judiciaire d'une banque. C'est l'un des tout premiers cas où une banque mondiale est reconnue civilement responsable d'avoir facilité des crimes internationaux — pas seulement d'avoir enfreint une règle bancaire, mais d'avoir contribué, par son argent, à rendre possible une tragédie humaine.
Et ce procès n'était qu'un début. Un « procès pilote », disent les avocats. Plus de 20 000 réfugiés soudanais vivant aux États-Unis pourraient désormais réclamer, eux aussi, des comptes — et des milliards de dollars supplémentaires.
BNP Paribas fait appel. Le combat judiciaire est loin d'être terminé.
Mais une question, elle, reste posée, et elle dépasse largement le Soudan : combien d'autres régimes, hier comme aujourd'hui, ont pu tenir grâce à une signature bancaire quelque part dans une tour de verre à Paris, à Londres, ou à New York ?
L'argent n'a pas de conscience. Les banques, elles, sont censées en avoir une.
c'est la première fois qu'un tribunal reconnaît qu'une grande banque occidentale peut être tenue responsable, financièrement, d'avoir permis une tragédie africaine.
Qu'en pensez-vous ?