01/03/2026
Entre le tournant de 1979 et le moment présent : révolution, État et question de la légitimité
On ne peut comprendre ce qui se déroule aujourd’hui en Iran sans tenir compte de l’imbrication de deux niveaux déterminants : une crise interne qui s’aggrave et un contexte régional et international marqué par une forte polarisation. Depuis la révolution iranienne, un système politique s’est constitué sur la fusion entre référence religieuse, structure militaire et contrôle économique. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique constitue l’un des piliers centraux de cet édifice : son rôle ne se limite pas aux domaines sécuritaire et militaire, il s’est étendu à l’économie à travers un vaste réseau d’entreprises et d’institutions semi-officielles contrôlant des secteurs stratégiques. Cette concentration du pouvoir, des richesses et de la décision politique entre les mains d’un même appareil a contribué à accentuer de profonds déséquilibres structurels. Avec les sanctions internationales liées au dossier nucléaire, la crise économique s’est aggravée : hausse de l’inflation, recul du pouvoir d’achat, extension de la pauvreté.
Parallèlement, la diffusion des réseaux sociaux a contribué à briser le monopole de l’information, à l’image de ce qui s’est produit lors de la révolution tunisienne. L’Iran a connu de vastes vagues de protestation, souvent menées par des femmes, dénonçant l’obligation stricte du port du voile et les normes vestimentaires imposées par la loi. Le débat a alors dépassé la question religieuse pour devenir une revendication de liberté individuelle, de dignité et de droit au choix. Des milliers de victimes — morts, blessés, détenus — ont marqué ces mouvements, creusant davantage le fossé entre une large partie de la société et le régime. Cette situation s’est déroulée dans un contexte de tensions accrues à Gaza et au Sud-Liban, où le nom du Hezbollah est associé au soutien iranien, jusqu’aux échanges de frappes entre l’Iran et Israël et aux tensions avec les États-Unis. Dans ce paysage complexe émerge une question centrale : le simple fait qu’un régime entre en confrontation avec une grande puissance suffit-il à en faire un régime que l’on doit défendre, indépendamment de sa nature interne et de sa relation à son peuple ?
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De la révolution à l’État : l’accession de l’islam politique au pouvoir
Avant 1979, les mouvements islamistes dans la plupart des pays arabes demeuraient limités dans leur influence et leurs ambitions politiques. La religion était généralement perçue comme une affaire personnelle ou spirituelle, et non comme un projet global de gouvernance visant à modeler l’ensemble de la société. Les débats publics sur l’« islamisation » du droit étaient rares, tout comme l’ingérence sociale dans les choix religieux individuels.
Le succès de la révolution iranienne a rompu avec cet état de fait. Pour la première fois à l’époque contemporaine, un mouvement religieux renversait un régime puissant soutenu internationalement et fondait un État revendiquant explicitement une référence religieuse sous la direction de Rouhollah Khomeini. L’islam politique passait ainsi du statut d’opposition ou de mouvement prédicatif à celui de pouvoir effectif. Le projet religieux cessait d’être théorique pour devenir un modèle d’État concret. Depuis ce tournant, l’instrumentalisation politique du religieux s’est renforcée, la rivalité régionale entre l’Iran et plusieurs États sunnites s’est intensifiée, et la politique dite d’« exportation de la révolution » a contribué à redéfinir les dynamiques politiques régionales en plaçant la religion au cœur des enjeux géopolitiques.
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L’impact en Tunisie : du marginal au projet de pouvoir
Cette transformation a eu des répercussions notables en Tunisie. Jusqu’à la fin des années 1970, les courants religieux politiques restaient marginaux, malgré certaines tentatives du pouvoir de les instrumentaliser pour affaiblir la gauche et le mouvement syndical. Ils ne disposaient ni d’un discours mobilisateur d’ampleur ni d’un projet structuré visant à accéder au pouvoir et à remodeler la société.
Le succès de la révolution iranienne leur a cependant offert un puissant levier symbolique et psychologique. L’accès au pouvoir au nom de la religion devenait une possibilité concrète. Le discours évoluait d’une prédication morale vers un projet politique global. Les débats autour de l’identité, de la place de la charia et du rôle de la religion dans la législation se sont intensifiés. La visibilité du religieux dans l’espace public s’est accrue, et la religion a cessé d’être uniquement une affaire privée pour devenir un terrain de confrontation politique et de pression sociale.
La révolution tunisienne a ensuite ouvert la voie à une compétition réelle entre projets civils et projets religieux dans un cadre pluraliste. Il est alors apparu clairement que le tournant de 1979 n’était pas un événement strictement iranien, mais une rupture historique ayant influencé l’imaginaire politique des mouvements islamistes dans toute la région.
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Leçons de l’histoire : indépendance face aux grands blocs
Ce parcours historique invite à rappeler une autre expérience : celle de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, certains dirigeants du mouvement national tunisien considéraient qu’une alliance avec l’Allemagne nazie contre la France pourrait favoriser l’indépendance. Habib Bourguiba rejeta cette option, estimant qu’une dépendance envers une puissance expansionniste totalitaire constituait une aventure périlleuse, voire une question de survie nationale. Il refusa que la cause tunisienne soit instrumentalisée dans un conflit international dont elle ne maîtrisait ni les enjeux ni l’issue. La fin de la guerre confirma la pertinence de cette position.
Après l’indépendance, Bourguiba maintint également une distance vis-à-vis des blocs de la guerre froide, refusant d’engager la Tunisie dans une alliance organique avec l’Union soviétique, conscient que l’alignement sur une grande puissance ne garantit ni protection durable ni stabilité interne, les équilibres internationaux étant par nature mouvants.
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Entre conflit extérieur et légitimité intérieure
À la lumière de cette trajectoire, le débat sur l’Iran dépasse la simple logique de l’alignement militaire. La révolution qui a porté l’islam politique au pouvoir a donné naissance à un système concentrant économie, armée et autorité politique, aujourd’hui confronté à une contestation interne liée à la pauvreté et aux restrictions des libertés, tout en étant engagé dans des confrontations régionales.
La question fondamentale n’est donc pas : avec qui devons-nous nous aligner dans la guerre ?
Mais : quel est le critère de la légitimité ?
Un conflit extérieur confère-t-il automatiquement une légitimité intérieure ?
Ou bien la légitimité repose-t-elle d’abord sur la relation entre l’État et ses citoyens, sur le respect des libertés et sur la justice sociale ?
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Ce débat ne saurait se réduire à un choix émotionnel entre deux axes militaires. L’histoire montre que les conflits internationaux ne délivrent aucun brevet d’innocence interne. Résister à une puissance extérieure ne saurait justifier la concentration du pouvoir, la restriction des libertés ou la fusion entre religion, économie et force armée dans une même structure.
L’expérience iranienne depuis 1979, son influence régionale, puis la crise interne qu’elle traverse aujourd’hui en parallèle à des tensions extérieures, nous placent face à un critère clair : la légitimité d’un régime se mesure d’abord à sa relation avec son peuple, à sa capacité à garantir justice sociale, libertés et dignité humaine. Les alliances et les rivalités internationales, elles, évoluent au gré des intérêts et des rapports de force.
La véritable question n’est donc pas : de quel côté sommes-nous dans la guerre ?
Mais : quel modèle d’État défendons-nous ?
Un État qui concentre religion, économie et force militaire,
ou un État fondé sur le pluralisme, la liberté et la responsabilité politique ?
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Par : Nasr AZAIEZ